Moar

« il ne faut pas me mettre une étiquette hip hop jazzy, parce que ce n’est qu’une partie de ce que je sais faire »







"Je ne voulais pas d’un cd instrumental (...) Je fais du hip hop et pour moi, le hip hop sans voix ce n’est pas du hip hop."







Il aura fallu dix ans à ce producteur de talent pour sortir son premier album solo. Rencontre sous le signe de la décontraction avec cet activiste hip hop et fondateur du label Trad Vibe dans son home studio à Paris.

Pour débuter, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Moar, 34 ans. Je produis depuis une bonne dizaine d’années et mon album est disponible depuis le 29 octobre 2007.

Tu nous présentes aujourd’hui un cd intitulé « Mes Influences ». Quelles influences peut-on trouver tout au long de ses 14 titres ?

Pour commencer, mon style est résolument hip hop. Sur cet album, j’ai vraiment voulu qu’on y retrouve mes influences les plus fortes, à savoir, le jazz, la soul, et le hip hop des années 90. Pour avoir une bonne cohérence et faire un bel album, je me suis mis dans l’esprit des gars qui arrivent à faire des beaux albums dans les années 90. Tu réécoutes des albums comme « Resurrection » de Common, tu y retrouves une cohérence énorme, tu ne décroches pas une seconde. Pour moi, c’est carrément une bande son. Pareil pour Blackmoon - « Enta da stage », le premier album de Smif & Wesson, ils avaient tous une cohérence. Du coup, je suis rentré dans le délire. J’ai construit l’album avec cette recette.

On peut donc dire que cet album n’est pas représentatif de tout ton travail ?

Exactement. Comme tu le dis, il ne faut pas me mettre une étiquette hip hop jazzy, parce que ce n’est qu’une partie de ce que je sais faire. Par exemple, j’ai produit un album pour Tony Lexius et l’Essentiel Régiment qui font du hip hop communiste. Et j’y ai apporté une ambiance à la Mobb Deep.

Tu sais aussi faire du Mobb Deep ?

Bien sûr ! Je kiffe Mobb Deep. Quand tu regardes les musiciens, je veux dire les « vrais » musiciens. Eux, ils savent tout jouer. Et donc moi, en tant que producteur, je ne peux pas me limiter à faire soit du boom bass soit du hip hop jazzy. Si tu es producteur et que tu te dis aussi « producteur », il faut savoir tout produire. J’avoue quand même que le r&b, je n’y arrive pas.

Tu as donc aussi essayé de faire du r&b (rires) ?

T’essaye tout ! C’est un exercice. Quand tu entends un son de Timbaland qui défonce et que tu te demandes comment il fait, tu essayes de reproduire, tu taffes, c’est un exercice de style. J’ai fait plein de productions dans tous les styles. Après, il y a des styles dont tu comprends mieux le délire et qui aussi t’inspire plus. Pour moi, un producteur hip hop doit aussi bien savoir produire pour Hocus Pocus que Rhoff ou Booba ... même Amy Winehouse dont le dernier album soul a été réalisé par un producteur hip hop. Il faut rester large.

Et que penses-tu du mouvement dirty south à la mode en ce moment ?

J’ai essayé également. Mais, alors là, je n’y arrive pas. Ca me fait penser à de la « dance » version hip hop (rires).

Le début du hip hop était assez électro quand même, non ?

Bien sûr, mais là, quand tu vois l’artillerie de synthés, ça devient de la dance. Ce n’était pas aussi grave, l’électro (rires). C’était tout gentil (bruitages vocales), tu vois. Là, c’est vraiment agressif, à me faire hérisser les poils.

Le fait d’avoir un père jazzman a dû énormément t’influencer ?

Complètement et je pense que ça se retrouve bien dans l’album. J’ai d’ailleurs fait un maxi qui annonçait l’album, intitulé « Frères Ennemis » avec notamment un remix dans lequel je joue la batterie, la basse et un Fender Rhodes, accompagné de mon père au saxophone et à la flûte traversière. On s’est fait plaisir et le sortir en vinyl, c’est mortel, parce que c’est le support que j’ai découvert avec mon père quand j’étais gamin. J’avais souvenir qu’il me filait parfois des vinyls que l’on trouvait dans les paquets de chips. Je me retrouvais avec « In the Summertime » de Mungo Jerry et je kiffais, c’était mon disque. En plus, ils étaient hyper fins et ultra souples. Tout ça m’a bien sûr énormément influencé.

Quel avis a-t-il sur ton travail et la musique hip hop ?

Alors, le hip hop, il ne se sent pas du tout concerné. D’ailleurs, lorsque j’ai enregistré le morceau avec lui, il m’a demandé : « mais c’est quoi qu’on fait comme musique ? » (rires). C’est pour dire ! Il sent bien que le beat tape plus et différemment. Mais pour lui, ça reste de la musique. C’est d’ailleurs, pour moi, l’avantage des musiciens, surtout dans le jazz. Je l’ai bien senti lorsque je jouais dans un groupe d’électro jazz. Ils sont capables de te jouer du funk, de la pop, du punk, du dub ... Peu importe le style, ils sont larges d’esprit. Pour eux, finalement, le hip hop, c’est une musique comme une autre.

Concernant la production musicale, je vois que tu as produit la totalité des morceaux et que tu as invité plusieurs djs et instrumentistes. Quel matériel as-tu utilisé et quel rôle ont eu tes invités ?

Alors, pour les machines, j’ai utilisé une SP1200, vieux sampleur des années 90, une MPC 1000, petit sampleur dont je me servais pour les lives, une MPC 4000, un Fender Rhodes et un Mac muni de Protools pour tout enregistrer. Je prépare tout chez moi, mais je fais appel à un vrai studio pour le mixage.

Pour la collaboration avec les instrumentistes, ils étaient présents tout au long de la phase d’élaboration. On effectuait différentes prises et on faisait évoluer le morceau ensemble. Le titre avec Alexis, on l’a bossé sur presque qu’un an.

Pour les djs, j’aurais pu faire moi-même les scratches mais je suis assez feignant et j’ai des potes qui sont doués dans le domaine. Je voulais également faire partager ce projet. Du coup, j’ai invité DJ Suspekt avec qui j’ai animé des soirées Tradvibe, DJ Kosi qui est un gros kiffeur de galettes à l’ancienne. Quand je l’entends mixer, scratcher, faire des passes passes, il me fait vraiment kiffer. On peut d’ailleurs l’écouter sur la radio « Générations FM » avec Fabe et Awer, de 20h à 22h. En plus, j’avais prévu un morceau avec Kohndo. Je lui ai donc dit : « Viens lâcher le morceau avec ton gars. On va faire ça tous ensemble. ». Kayn, le dj du projet « Tha Real Book » avec Séisme, est aussi un gars que je kiffe bien aussi. Finalement, c’est une bande de potes (rires).

Tu ne nous as pas parlé du saxophoniste ?

Oui, c’est Siegfried. En fait, je le connais depuis plus longtemps vu qu’on travaillait déjà ensemble dans le groupe d’électro jazz. Je l’ai rencontré sur Nantes. J’ai appris qu’il débarquait sur Paris, c’était l’occasion de retravailler ensemble. Et là, on prépare déjà un album en duo : Mpc et sax.

Il y a également du Fender Rhodes.

Oui, cette fois-ci, c’est Alexy, un ami depuis une dizaine d’années. Il rappait sur mon premier cd. Et quand tu es pianiste et que tu kiffes le hip hop, la nu soul, le jazz, les Herbie Hancock, tu es forcément sensible au son du Fender Rhodes. Il avait vraiment envie de participer au projet et a ramené des petites gimmicks qui apportent une bonne vibe organique. Ce morceau est assez unique dans l’album, il fait un peu figure d’ovni. Il dure presque six minutes. Et encore, heureusement que j’ai dit stop à un moment donné car on aurait pu faire une heure et demi.

On constate en regardant la tracklist que ce n’est pas un cd instrumental. Et qu’au contraire, tu as invité pas mal de monde ?

Je ne voulais pas d’un cd instrumental, surtout pour un premier album. Je fais du hip hop et pour moi, le hip hop sans voix ce n’est pas du hip hop. Ca fait dix ans que je produis et je ne voyais pas un premier album sans MC. J’avais fait un premier projet sans MC et j’ai trouvé ça fade par rapport au hip hop que j’aime. Et puis, j’ai fait pas mal de rencontres depuis que je suis arrivé à Paris il y a trois ans, des gars superbes comme Kohndo, Specko, Seisme, Madjir …

Comment les as-tu rencontrés ?

Madjir, j’ai produit un track pour son album il y a cinq ans. Il était en galère dans un studio à côté de chez moi et il cherchait des productions à l’ancienne. C’est une personne que j’apprécie humainement et artistiquement. Il a surpris tout le monde avec son premier album. Maintenant que mon album est sorti, j’espère que les gens vont chercher son album parce que c’est une tuerie.

Daz ini, je l’ai rencontré via son acolyte Mike. On avait fait un show case dans un café concert. A l’époque, Mike sortait un EP avec Daz, chacun une face. J’avais demandé à Mike de venir sur mon projet et il m’a proposé de faire venir Daz. Je l’ai donc rencontré dans la foulée. J’ai vu sa prestance en live, j’ai immédiatement kiffé sa vibe.

Enz, il a débarqué à une de mes soirées avec son maxi. J’étais avec Madjir et ils ont kické le mic tous les deux. Dans mon album, il a pris des risques artistiquement. Il a choisi de faire un morceau obscur et s’en est très bien sorti.

Shupa, c’est Noëla de Flowbless. Elle a monté le projet « Juste Nous ». Elle kiffait bien mon son et je lui ai proposé une collaboration. Elle m’a alors proposé de faire l’intro de la version japonaise de « Juste Nous ». J’ai gardé un bon contact avec elle et après l’avoir découvert en solo, je la voyais bien dans mon album. Je l’ai donc invité. Elle a aussi pris des risques en choisissant une production qu’elle ne prend pas habituellement. Le résultat est vraiment original.

Donc, content des invités présents ? As-tu eu toutes les personnes que tu voulais ?

Non, il y a trois absents. Minsmilla, ami depuis plus de dix ans. Il était MC dans un groupe qui s’appelait « Desperado ». Il s’est mis au slam et il défonce. Je le voyais bien sur mon intro. Malheureusement, on n’a pas réussi à bien se caler lorsqu’il était sur Paris.

Un morceau avec 20syl était aussi prévu mais il était déjà bien pris par son album. De plus, on n’a pas réussi à trouver un morceau en commun.

Et puis, il y a Dany Dan avec qui j’aurais bien fait un track. Mais voilà, il avait des exigences que je ne pouvais pas satisfaire. Dommage, on aurait pu faire une bête de track, j’en suis sûr. Mais, peut être pour un autre projet. S’il lit cette interview, qu’il me rappelle ...

Je vois sur ton CV que tu es programmateur hip hop dans une station de radio locale, Graffiti Urban Radio. Quel est ton regard sur la scène hip hop actuelle, aussi bien en France qu’à l’international et quels sont tes coups de cœur du moment ?

La scène hip hop, en ce moment, est super large. Il y en pour tous les goûts. Même pour quelqu’un qui n’aime pas le hip hop, le rap à proprement parlé, on peut lui trouver quelque chose qui va lui parler. C’est ça qui est mortel. Les trucs que j’écoute en ce moment. Je n’écoute pas trop de rap et c’est ironique.

Quels sont, par exemple, les derniers albums que tu as achetés ?

Le dernier album compilation de Kero One, rempli de featurings et plein de bonnes surprises. Le 45T de mon gars, Yann Kesz, qui défonce. Dès qu’il sort un truc, je l’écoute, je suis fan. J’allais oublier DJ Brasco. Avoir réuni autant d’invités sur un seul projet, je dis bravo. Ca pourrait être mon prochain album. J’ai aussi découvert Statik Selekta, un producteur hyper large. Il fait de belles productions toutes « smooths » avec aussi des productions « ghettos ». Il a fait un album avec 30 morceaux, un album de producteur encore.

Comment trouves-tu le temps pour être à la fois producteur, programmateur et DJ de soirée ? Fais-tu ça à plein temps ? As-tu d’autres activités ou passions en dehors de la musique ?

En fait, j’ai arrêté mon travail depuis l’été 2007. J’avais un emploi à temps plein, un boulot de fonctionnaire, de 8h à 17h. J’ai arrêté pour essayer de ne faire que de la musique. C’est super chaud ! Mais bon, j’ai un métier qui me permet de reprendre du travail dans le mois qui suit si j’en ai envie. Sinon j’ai un côté hyper actif quand même, mais pas maladif. Par exemple, je peux faire deux morceaux dans la journée, enchaîner dans la distribution de flyers, puis finir la soirée devant les platines. Je suis bien actif, un activiste, voilà. Je ne fais que du son à longueur de journée (rire).

J’ai aussi un label à défendre. J’espère bien arriver à progresser, même avec un hip hop indépendant, un côté alternatif. J’ai envie de me battre. Même si c’est la m****. Il faut lutter pour vendre 1000 exemplaires aujourd’hui et c’est une réalité. Mais ça t’oblige à faire des trucs de qualité. Aujourd’hui, j’ai 34 ans et je ne vais pas attendre 50 ans pour m’y mettre. Ca fait dix ans que je produis. J’ai commencé tard parce que je n’avais pas de quoi acheter le matos. Maintenant, je suis à fond. C’est un peu à l’américaine, tu le fais à cent pour cent ou tu ne le fais pas. Regardes les plus gros producteurs, Pete Rock, Primo, ils ont 40 balais. Je me dis que j’ai encore de la marge à 30 ans et qu’il faut taper dedans, toujours à fond !

Dans la rubrique Agenda de ton site internet, on peut voir que tu as animé de nombreuses soirées de ton label, Trad Vibe. Parles-nous de ces soirées et de ton label.

Les soirées Trad Vibe sont des soirées de kiffeurs de sons : jazz, soul, funk, new soul, hip hop. On ne va pas jouer le hip hop facile que tout le monde a envie d’entendre. On est plutôt dans le délire à jouer les trucs introuvables, mais qui restent « dancefloor ».

Dans le label, il y a deux DJ, Psycut et Suspekt qui font des soirées Trad Vibe entre autres. Mais, c’est avant tout un label de producteurs, j’avoue. Il y a trois producteurs : Yann Kesz dont on a sorti son disque 45T. On prépare l’album, Mr Hone, un jeune producteur de 20 ans. Je lui ai appris le son, il avait 16 ans et là, ça fait 4 ans qu’il produit. L’année prochaine il aura 21 ans et on va lui sortir son premier album instrumental hip hop, très jazz, vraiment mortel. Il a du talent. Et pour finir, il y a moi en tant que producteur.

Le but du label est de proposer autre chose, notre son. On est arrivé en se disant qu’il n’y a pas grand monde qui fait ça en France. Même il y a trois ans, il y avait presque personne et on s’est dit qu’on avait notre place, mais que ça ne serait pas facile. Il faut proposer au public quelque chose de mature et construit. Ne pas partir avec des projets biaisés et surtout ne pas se foutre de la gueule du monde. Si les gens n’achètent plus de disques, c’est qu’on s’est trop foutu de leur gueule avec des cds tout pétés à 25 euros, tu l’écoutes trois fois et tu te dis, non c’était vraiment de la daube, et tu joues au frisbee avec. Notre objectif est de proposer des cds à 12 euros avec un vrai travail. Le slogan du label Trad Vibe, c’est « When Hip Hop respects Hip Hop ». Quand tu as dis ça, tu as tout dit.

As-tu déjà des projets pour la suite ? Ou peut-être des envies ?

On va faire le clip du morceau de Kohndo en noir et blanc qui sera destiné aux diffusions tv. On fait un format cinéma avec de la bobine et tout. C’est vraiment un beau projet et une belle alternative. Pour moi, la bobine dans les clips, c’est comme le vinyl pour le son, ça va de paire. On a un jeune réalisateur qui s’est proposé pour le faire. Il a kiffé l’album et il va faire la même chose en images maintenant. Il y a des maxis qui vont arriver. Ma grosse deception, c’est de ne pas avoir eu les fonds pour sortir mon album en vinyl. Si une personne veut investir tout en gardant les bénéfices, qu’il m’appelle et on fait ça bien. Ouais, vinyl obligé. Tout de façon, le cd est amené à disparaître …

Est-ce que ça te gênerait qu’on écoute ton album en mp3 ?

Ecoute, s’il arrive à prendre du plaisir, tant mieux. Les nouvelles technologies sont une manière d’évoluer. Il faut évoluer. Je suis passé de la SP1200 à la MPC 4000. Il ne faut pas non plus faire le « vieux con ». Par contre, j’ai plus de mal avec les djs qui jouent du mp3.

Un petit mot pour terminer ?

Merci à tous les activistes dans le hip hop, c’est ce qui le fait avancer. Les mecs, comme toi et moi, qui faisons des projets, des sites internet, des magazines, comme Gasface, des émissions de radio, comme Fab et Awer. Voilà, ceux sont des activistes. Sans eux, le hip hop ne serait rien.

Publié par Rapman, le 25.12.2007

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